Rites et pratiques sociales

Au royaume du Cacaccio

Le jeu du Cucù à Campli

D’origine ancienne, et qui n’a survécu que dans certaines régions d’Europe, le jeu du Cucù, connu à Campli sous le nom de Cucù ou Ttuffë, anime le village lors de tournois et de parties passionnantes pendant la période de Noël, dans les cercles locaux ou chez les particuliers, entre railleries, plaisanteries et rires, autour de grandes tablées entourées de monde. Les cartes circulent et s’échangent, se bloquent ou reviennent en fonction des figures et de leurs enchaînements. D’une distribution des cartes à l’autre, le nombre de joueurs diminue jusqu’au duel final, qui désignera le vainqueur de la table et de la partie.

Le jeu du Cucco est appelé à Campli « Cucù » ou « Ttuffë », d’après les noms des cartes les plus fortes et la symbolique qu’elles représentent : la carte la plus forte (XV), le Cucù ou Cucco, un coucou souvent représenté sous la forme d’un hibou, d’une chouette ou même d’un perroquet, dérivation onomatopéique du cri caractéristique de l’oiseau (cu-cu, cucù), qui interdit l’échange et ne paie généralement aucun gage, bien qu’il puisse y avoir des exceptions dans certains règlements ; la carte de plus grande valeur après le Cucù, appelée Ttuffë, Bum ou Hai pigliato Bragon (XIV), représentée dans l’ancien jeu de Campli par un soldat tenant un pistolet à chargement par la bouche sur le point de tirer, dérivation onomatopéique du bruit produit par l’arme (tuff), qui interdit l’échange et oblige à payer un gage celui qui cherche à améliorer son sort.

Dans ses variantes connues dans les Abruzzes, il s’agit donc d’un jeu d’échange et non de prise (à Campli et Montorio al Vomano, où il est plutôt appelé Stù), dont le jeu se compose de quarante cartes, réparties en cartes numérotées et en figures, chacune répétée deux fois. Les figures sont organisées en deux « camps », au-dessous ou au-dessus des dix cartes numérotées, qui représentent les valeurs intermédiaires : les cinq premières, dont la valeur minimale est croissante, y compris le Fou qui est une carte négative mais dont la valeur est variable ; les cinq dernières, avec différentes figures appelées « atouts » qui imposent des actions ou des gages directs à celui qui les rencontre.

Selon Nicolino Farina, qui a consacré une étude détaillée à ce jeu, le « Cucù » se jouait à l’origine avec des dés, des pions et d’autres objets similaires ; il en a identifié un antécédent direct dans une gravure du XVIIe siècle provenant d’un fonds de manuscrits jésuites conservé à la Bibliothèque nationale centrale de Rome. Il s’agit d’une feuille représentant dix-neuf cercles comportant les mêmes représentations numériques et figuratives que celles du Cucù, qui étaient découpés et placés sous les pions. L’évolution vers le véritable jeu de cartes aurait eu lieu en Italie, dans la région d’Émilie, avant de se répandre rapidement dans toute l’Europe à partir du XVIe siècle, pour atteindre son apogée au XVIIIe siècle.

Les Statuts de Bologne de 1245-1267 mentionnent un jeu appelé Gnaffus, dont le nom rappelle l’actuelle carte Gnaf du Stù de Montorio ; à Bologne apparaît également, en 1717, le plus ancien règlement connu du jeu du Cucco, tout comme on trouve différents types de jeux de cartes au cours du XIXe siècle. Il est également intéressant d’émettre l’hypothèse d’une similitude entre le Cucù et les jeux de Trionfi, dits des « Venti figure », recensés à Naples aux côtés des Tarocchi et du Malcontento entre 1585 et 1586, alors qu’ils figuraient parmi les jeux populaires ayant une fonction divinatoire ambivalente, comme le suggère le chercheur Giuseppe Ierace.

Farina suppose que ce jeu a été introduit dans la région de Teramo entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, à Campli par les Farnèse et à Montorio par les comtes Carafa, une famille très influente à la cour de Naples. Particulièrement populaire dans le nord de l’Italie et en Europe du Nord, ce jeu était connu, outre à Bologne, également à Milan et, plus généralement, en Lombardie, dans le Piémont et en direction de Venise, peut-être à Rome et en Toscane, tandis qu’à Bari, un imprimeur en produisait certainement des exemplaires au début du XXe siècle. On en trouve ensuite des traces significatives en Espagne (Cuco), en Catalogne et aux Baléares (Cuc), en France (Coucou), en Belgique, aux Pays-Bas (Koekoek) ; sous la forme d’un jeu de trente-huit cartes, le Cucco est devenu en Bavière et en Autriche le jeu de la sorcière (Hexenspiel), ou de l’oiseau (Vogelspiel), tandis qu’en Suède, en 1741, on en trouve une dénomination italienne : Cambio (pour « échange »), appelé par la suite Kille ; au Danemark, il s’appelait Gniao ou Gnav, et fut ainsi exporté en Norvège, avant de se répandre finalement en Finlande (Kucku). Dans certaines régions d’Europe, comme les îles danoises de Fionie et de Sjælland, ou en Zélande néerlandaise, le jeu se pratique encore aujourd’hui sous une variante avec des pions, et, de plus en plus rarement, il est encore en usage en Scandinavie et dans certaines vallées de la province de Bergame, en Italie.

Le premier donneur, désigné par tirage au sort, mélange le jeu de cartes, le fait couper par la personne à sa gauche et distribue la carte dans le sens inverse des aiguilles d’une montre au premier joueur à sa droite, en attendant sa décision. Si le joueur décide de garder la carte, il dit « je reste » ; s’il décide de la passer, il dit « je passe », et la carte est alors distribuée au joueur suivant, qui prendra à son tour une décision. Lorsque le joueur précédent a choisi de passer, le suivant doit obligatoirement échanger sa carte, à moins qu’il ne possède un « atout », une carte d’une valeur supérieure ou égale à onze.
Jeu de métaphores sociales et symboliques, il est décrit avec justesse par Saverio Franchi – qui a consacré un essai au Stù de Montorio et au jeu plus vaste du Cucù – comme la représentation de la société humaine (le plateau des joueurs), des rôles sociaux et des destins (sa propre carte), de la possibilité de changer les deux en améliorant ou en aggravant son sort (l’échange de carte), avec toutefois pour limite la confrontation avec les puissants (les « atouts », les cartes figurées les plus fortes) et le risque de sombrer dans le malheur (les figures basses) ou dans l’imprévisible (les Fous) dont il vaut toutefois mieux se tenir à l’écart mais qui, dans des cas exceptionnels, peuvent même sauver et récompenser (deux Fous qui restent gagnent), ou avoir le pouvoir d’entraîner avec eux et de faire « perdre une vie » même au maître du jeu, à la chouette couronnée qui domine les ténèbres et les incertitudes, à la carte la plus forte : le Cucù.

Du Bum au Grattaculo

Nicolino Farina, voix.

Campli (TE), 18 janvier 2024.
Enregistrement de Gianfranco Spitilli,
Archives du Centre d’études Don Nicola Jobbi/Bambun.

éucotez le morceau

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Au royaume du Cacaccio
Anciennes cartes de Campli
Quelques cartes illustrées du « Cucù camplese » datant du milieu du XIXe siècle, récemment rééditées par Nicolino Farina.

Photo de Gianfranco Spitilli,
Campli (TE), 18 janvier 2024,
Archives du Centre d’études Don Nicola Jobbi/Bambun.
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Au royaume du Cacaccio
Anciennes cartes du Cucù (Chu Chu)
Le Lion rampant, le Néant et le Cucù sur les cartes produites à Bari par l’usine du Cav. Guglielmo Murari entre 1880 et 1928, rééditées sous la direction de Nicolino Farina.

Photo de Gianfranco Spitilli,
Campli (TE), 18 janvier 2024,
Archives du Centre d’études Don Nicola Jobbi/Bambun.
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Au royaume du Cacaccio
Les finales du tournoi
Un moment des phases finales du « Championnat du monde de Cucù », organisé chaque année par la Pro Loco « Città di Campli ».

Photo de Nicola Arletti,
Campli (TE), 5 janvier 2026,
Archives de la Pro Loco « Città di Campli ».
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Au royaume du Cacaccio
Le donneur
Le croupier de service distribue les cartes lors des dernières phases du « Championnat du monde de Cucù ».

Photo de Nicola Arletti,
Campli (TE), 5 janvier 2026,
Archives de la Pro Loco « Città di Campli ».
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Au royaume du Cacaccio
Le Gnao de Masenghini
La carte du Gnao du jeu de cartes « Cuccù » de Masenghini, le plus utilisé lors des tournois actuels de Campli et de Montorio al Vomano.

Photo de Valentina Fagnani,
Campli (TE), 5 janvier 2026,
Archives du Centre d’études Don Nicola Jobbi/Bambun.

REGARDEZ LA VIDÉO

Vers les finales

Dans une ambiance joyeuse et teintée d’une sympathique tension, quelques passionnés de Campli disputent une demi-finale du « Championnat du monde de Cucù » au club du village.

Campli (TE), 5 janvier 2026.
Images de Gianfranco Spitilli, Archives du Centre d’études Don Nicola Jobbi/Bambun..

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